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Conte de la médiocrité.

Elle était là, dame d'une trentaine d'année sans caractéristiques aucunes, juste sa voix monotone de professeur de français, ceci depuis dix ans exactement, étudiant le corpus avec des élèves endormis.
"Quel a été votre ressenti quant à la lecture de cet extrait de l'Innommable de Beckett?
Je sais pas vous mais moi ça me barbe un peu ce genre du Nouveau Roman là, et puis j'y vais à contre-coeur pour le lire hein, oui, vous c'est pareil?"
(ils disent vaguement oui puisque de toute façon ils s'en fichent et que contredire, non, exprimer un avis différent les amèneraient à s'expliquer, et donc à agir, et eux, ils n'aiment pas agir, ils sont plutôt dans la passivité, dans l'attente de la possibilité que l'horloge figée se mette à s'animer.)
Un élève dit :
_Non.
Et tout le monde pousse un soupir de désespoir discret, oh qu'il se taise, il va ralentir les minutes comme ça, il va créer du bruit, nous voulons dormir nous voulons juste entendre la sonnerie.
_Non, répète l'enfant-homme. Ce que j'aime c'est de voir à quel point Beckett est en Transe quand il écrit cela, c'est un écrit de Fou, on ne peut pas être normal quand on écrit cela, comme ça, en une phrase fleuve, dans ce..
_Oh, on peut le prendre comme on veut mais on a pas le temps allez, dit la prof. Reportons nous plutôt à la question deux, alors, en fait, ...

Voilà. L'opinion personnelle noyée. L'idée de débat triplement coulée, avec un sac rempli de pierres attaché aux chevilles, pour ne plus qu'elle refasse surface jamais.
Non, il n'y a pas le temps pour discuter. Pour échanger. Il faut juste assimiler.
Voilà comment une trentaine d'élèves ne liront jamais Beckett de leur vie. Voilà comment on oublie de penser.
C'est tellement plus simple, oh tellement facile.
# Posté le mardi 29 avril 2008 14:00

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